Sorties de la semaine
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Coup de coeurMAUDIE

Aisling Walsh

Sally Hawkins, Ethan Hawke, Kari Matchett

116 min.
6 septembre 2017
MAUDIE

Pionnière de l’art naïf outre-Atlantique, Maud Lewis, née Dowley en 1903, est l’une des artistes folk canadiennes les plus connues au monde. Si Maudie est l’évocation biographique d’une peintre atypique, dotée d’un talent longtemps ignoré voire moqué par ses proches, et qui a souffert dès son plus jeune âge de polyarthrite rhumatoïde déformante, la dramaturgie du film repose bien plus sur la rencontre improbable de deux personnages aux tempéraments opposés. C’est, dit sa réalisatrice, Aisling Walsh, « le portrait intime d’un oiseau aux ailes brisées et d’un épouvantail », l’histoire de deux êtres vivant à la frontière de la société qui, bien qu’apparemment désassortis, se trouveront progressivement pour former une unité amoureuse au sein de laquelle chacun aidera lentement l’autre à se révéler et à le faire advenir à ce qu’il est.

Touchant et émouvant, drôle et triste, Maudie déploie un charme romantique et humain auquel on ne peut que succomber, car il fait résonner la musicalité de deux âmes qui, en dépit de leurs discordances, parviennent à atteindre l’harmonie. Sally Hawkins, qui incarne le rôle de Maud, nous livre ici une interprétation magistrale, digne d’une nomination aux Oscars. Cependant, si sa performance physique mérite d’être largement applaudie, l’actrice britannique déjà multi-primée évite très habilement de forcer le trait, car au-delà du handicap, elle nous donne avant tout à connaître une femme et une artiste. Une femme habitée d’une indéfectible joie de vivre, et une artiste profondément authentique, animée de l’élan gratuit de traduire en formes et en couleurs sa vision et sa perception du monde.

Déterminée, vive d’esprit, dotée d’un esprit de répartie pétillant et d’un humour irrésistible, Maud rayonne d’une beauté intérieure qui illumine tout ce que son regard touche. A contrario, Everett Lewis (Ethan Hawke) a tout de l’ours mal léché. Pêcheur solitaire au tempérament ombrageux et à l’allure simiesque, l’homme est rustre, grincheux et se montre très peu sociable ; il ne cherche en aucune manière à se rendre aimable et sa goujaterie en aurait fait fuir plus d’une. Il fallut donc à Maud Dowley toute la persévérance et la patience du monde pour apprivoiser cet animal sauvage. Mais à quoi tient cette prodigieuse détermination si ce n’est à la clairvoyance d’une artiste capable de gratter le vernis des apparences et de discerner, au-delà du visible, et en dehors de tout a priori, ce qui se dissimule derrière la rustauderie. Cependant, si Maud fait preuve de bienveillance et d’une bonté spontanée, ce n’est pas pour autant qu’elle verse dans un angélisme benêt. Quand bien même est-elle diminuée physiquement et vit-elle dans un corps recroquevillé sur lui-même, son énergie vitale lui donne le ressort de ne point se laisser marcher sur les pieds ni encore moins de se laisser piétiner par un homme qui a tout d’un malotru. Si ces deux-là finissent donc par se trouver en dépit de leurs différences, c’est que l’infirmité sociale et l’amputation affective dont ils ont longtemps souffert séparément leur offrent un dénominateur commun qui les rassemble et renforce l’assise de leur union.

Enfin, si Maudie nous dévoile les visages d’une histoire amoureuse, il nous confronte aussi à deux paysages. L’un est naturel et a pour cadre la Nouvelle-Écosse : sa froide étendue, ses cieux immenses, son atmosphère grise et morose, ainsi que les saisons qui en altèrent les aspérités et transforment sans cesse son inhospitalière beauté. L’autre est pictural et a pour décor la minuscule bicoque que le couple partage et dont Maud fera au fil des ans une galerie vivante et qui, aujourd’hui encore, constitue l’une des pièces maîtresses de son œuvre. Car Maud fait de cet espace extrêmement restreint ainsi que de tous les objets utilitaires qui l’entourent les supports de son art. Elle qui, pendant longtemps, a été condamnée à ne regarder le monde qu’à travers le cadre d’une fenêtre, vrille son regard à la beauté de l’essentiel. Éloignée de tout académisme, de tout respect des proportions, des perspectives et autres lignes de fuite, l’artiste peint à la manière d’une enfant. Avec innocence, application et sérieux mais sans se prendre au sérieux. Mue par le seul désir et le plaisir de peindre, à mille lieues de se considérer comme un artiste, elle se laisse porter par un élan créatif quasi instinctif où les notions d’échec et de réussite sont absentes. Son art est naïf, enfantin, charmant et d’aucuns pourraient même le qualifier de simpliste. Mais dénuder la réalité de son apparente complexité pour percevoir l’étonnante simplicité du réel, est-ce là chose si simple ?
Ode à la joie, tragi-comédie romantique au charme discret, biopic vivant et coloré, Maudie fut l’un de nos coups de cœur de la Berlinale 2017 et mérite assurément plus qu’un coup d’œil.

Christie Huysmans